Chronique de Pierre Desproges
21 mars 1986
Il y a misère et misère.
Il y a la misère éclatante qu'on nous trompette avec fracas, qui s'étale à nos unes et s'agrippe à nos remords, qu'on nous sert dans la soupe et qui nous éclabousse. C'est la faim fiévreuse des agonisants sur le sable, et les maladies rongeuses, la lèpre avec moignon sur rue, et le crabe invaincu, le crabe aux pinces noires à nous manger le ventre, et les génocides, un peu trop loin pour qu'ici l'on soupire, mais les génocides bien sūr, et la pauvreté des villes aux usines fermées, et les enfants d'Orient, moins hauts que leurs fusils, qu'on fait trotter au front.
Et puis, il y a la misère de série B qui ne vaut pas le détour. D'ailleurs, on ne la voit même pas. C'est la détresse bien mise de la vieille fille au cul déshérité n'ayant su que s'asseoir. C'est la panique extatique du vieillard rhumatisant qui ne sait plus s'extraire de son taxi tout seul.
C'est la misère des petites annonces. Pas forcément des petites annonces du coeur, du sexe ou de l'āme. Voyez celle-ci qui m'est tombée sous l'oeil par hasard, dans la rubrique " divers ventes " d'une revue spécialisée dans les métiers du spectacle.
" A vendre mannequin ventriloquie. Système américain invisible, garçonnet de 6 ans, vrais cheveux, smoking bleu nuit, vernis noirs. Matériel de professionnel. Prix 12 000 Frs. Vendu avec corbeau très comique 85 cm, prix 1000 Frs. "...