Chronique de Pierre Desproges
29 mai 1986
La femme que j'aime n'est pas celle que je croyais. Ou bien elle ne l'est plus. Quelque chose a changé dans son comportement.
Par exemple, elle prend du plaisir à jouer au golf alors que je n'y joue pas moi-même. (Je trouve extrêmement vulgaire cette façon brutale de lancer le cochonnet avec un bāton.) Eh bien, elle, elle aime ça.
Il me semble qu'elle fait preuve d'un certain manque d'élégance de coeur en étant heureuse sans moi.
J'ai malheureusement eu la confirmation fulgurante de son égoļsme pas plus tard que la nuit dernière.
Nous nous sommes couchés tard. Elle dort profondément. Vers quatre heures du matin, je me sens étreint par une sourde angoisse. Sueur aux tempes. Gorge sèche. Je bondis hors du lit. J'ouvre à la volée la porte de la chambre. Et je me retrouve au coeur d'une mer de sable en un pays brūlant. Près d'un cactus mort, je vois un homme en tenue militaire de parade s'enfoncer dans les sables mouvants. Et de cet homme, seuls la tête et les bras galonnés émergent encore de la boue sèche. Je le reconnais. Je revois sa silhouette immense qui les dépassait toutes aux marches des palais des rois du monde oł l'on écoutait sa parole éclairée. J'essaie en vain de crier son nom : je suis muet. Pire, à trois pas de lui qui sombre, et je ne l'aide pas ...