La poésie des réacteurs

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La poésie des réacteurs


Croiser ton regard dans les airs, chère Sandrine, à bord de cet avion en provenance du Caire et sur le point d'atterrir à Orly dans le bruit confus des aérofreins et le sifflement net des réacteurs en décélération (ces stridulations caractéristiques annonçant l'atterrissage d'un aéronef , vrombissements intenses perceptibles par les passagers seulement), croiser ton regard là‑haut dans ce doux bruissement des moteurs disais-je, fut un théâtre intense. Du vrai, du beau théâtre avec pour décor tout un paysage, un monde vu d'en haut qu'il fallait coûte que coûte rencontrer sans heurt, sous peine de mort.

Nous étions acteurs charnels, incarnés, vivants et dramatiquement proches des personnages joués : nous étions nous‑mêmes face au monde approchant, grossissant, un monde plus réel que nous ne l'imaginions en fait parce que nos tombes futures étaient en bas, non en l'air. Notre devenir était sous nos pieds, quoi qu'il fût advenu. Tu m'apparaissais plus belle en plein drame, au seuil de la tourmente (à l'approche du sol je me préparais à mourir comme c'est le cas à chaque atterrissage) !

Et ces bruits aigus de réacteurs -magnifique mugissement de la mécanique apprivoisée-, ces bruits de puissance, de gueules hurlantes muselées, maîtrisées par la main humaine, ces bruits de réacteurs en décélération, véritables clameurs du fer gorgé de feu, cette haleine brûlante enfin que crachait la machine, c'était de la MUSIQUE.

Mieux : du Mozart.

Oui tu étais belle dans cette scène, parce que cette couverture qui te recouvrait, si légère, ténue, aurait pu devenir ton linceul. Tout devenait vertigineux depuis mon siège : le paysage défilant à ma droite, la perspective certes peu probable mais non impossible d'un écrasement en bas, tes yeux furtivement croisés à ma gauche.

Et la tempête en moi.

Je me laissais bercer par le bruit des réacteurs pareil au galop aérien de deux Pégase dociles et gémissants, imaginant mille choses, plein d'angoisse et rempli d'un indicible bien‑être. Dieu ! Quel concert que ces sifflements ! C'est pour moi l'appel du large, le cri de la liberté, le chant du ciel.

Souvent lorsque je passe à proximité d'un aéroport, je m'émerveille au passage spectaculaire d'un de ces engins volants qui hurlent en fumant au décollage. Et je m'aperçois alors que je suis bien le seul. Le reste du monde me semble insensible, blasé face à ces aigles géants qui rasent les toits avec plein de majesté, si bas dans l'azur, si proche des yeux. Et pourtant si loin des consciences et des cœurs...

Raphaël Zacharie de Izarra
raphael.de-izarra@wanadoo.fr