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Une fois le cadre de l'abandon posé, donnons-lui un décor. Après le 100 km de Millau en 2009 (lire : Le Millau du coeur et des larmes), c'est la formidable randonnée de Paris-Brest-Paris qui a été un calvaire pour près de 1 000 randonneurs assidus, opiniâtres, mais blessés physiquement, charnellement, mentalement.
Nous n'avions pas encore fait 100 km que déjà la douleur est venue se poser là sur la rotule, juste au bout du quadriceps. Pourtant ça roule bien pour ce second Paris Brest, l'allure est autour des 27 28 km/h et le peloton file dans les bosses. C'est là que dans le froid matinal, à coup de montées en danseuse, de petites relances, le genou, déjà tiraillé il y a une dizaine d'années, commence à crier. Si j'avais été en solitaire, sur une sortie de 200 km, je me serais dit : hé attention, tu as mal là. Mais avec la fougue de Paris-Brest-Paris, le peloton qui roule, l'objectif de faire quelque chose de bien, au regard de ce que l'on y a déjà fait, on ne s'écoute pas, la douleur va passer. Combien en ai-je eu des douleurs aux genoux, aux mollets, ... des centaines et chaque fois c'est les douleurs aux muscles qui font que l'on ralentit. La douleur aux tendons se ressent le lendemain... mais pas toujours.
9h et 18 minutes, j'envoie un SMS à Christian qui cette année n'est pas sur la route.
Aie le genou
Texte laconique qui va lui mettre la puce à l'oreille sur ma situation. Je continue la route avec des idées noires. Et c'est ainsi dans le doute que j'arrive au ravitaillement de Mortagne-au-perche. 140 km en 5 heures, mais j'ai la tête ailleurs.
A Villaine-la-Juhel, je vais voir le coin médical et un kiné me prodigue des soins. Il me conseille d'éviter de monter en danseuse. C'est vrai que c'est là que j'ai le plus mal.
Au second contrôle, à Fougères, je retourne au coin médical et un médecin me pose un pansement occlusif avec anti inflammatoires. La tendinite est là. L'assistante du médecin me demande si je vais abandonner, (tu parles),
- Paris-Brest-Paris et abandon ne font pas bon ménage !
- Parce qu'on vous retrouve dans un sale état ensuite au retour, me répond t-elle, en tac au tac à mon arrogance.
Je repars avec d'autres doutes que mon pansement n'arrive pas à dissimuler malgré son épaisseur.
Je file alors vers Tinténiac, distant de 60 km. Ma dernière étape pour arriver jusqu'à Fougères a été lamentable. Après coup je verrais dans les résultats que ma moyenne a été de 14 km h. J'ai passé du temps à l'arrêt mais tout de même, je n'arrive clairement pas à monter les bosses sur les deux jambes et sur le plat il m'arrive d'avoir des douleurs, du genre aiguilles enfoncées dans le genou.
Nous sommes au kilomètre 340, dans 20 km je suis à Tinténiac. Les soins y seront réduits vu qu'il n'y a pas de médecin vu qu'il est à Loudéac. Loudéac est ensuite le contrôle au cœur de Paris-Brest-Paris, c'est dans les kilomètres qui suivent que se trouvent, jusqu'à Carhaix, les plus jolies bosses du quartier. Je n'ai plus les chiffres en tête, mais c'est une partie de manivelles très sympathique pour les grands pignons.
Plus je roule, plus je m'enfonce dans mon calvaire. Je m'éloigne de Paris et d'un éventuel retour en voiture. Plus je roule, plus j'ai mal. Ma situation ne s'arrange pas, si je continue c'est avec au minimum la même douleur, plus le sommeil à gérer, car nous entrons dans la nuit, le froid...
Je ne vois pas de porte de sortie plus confortable que celle de l'abandon immédiat en me disant que j'aurais peut-être dû abandonner plus tôt vu le niveau de douleur que j'endure depuis ce matin 9 heures.
A l'entrée du village, dont j'ai oublié le nom, faute même de l'avoir lu pour ne pas qu'il me revienne en boomerang, je dépose les armes par un coup de fil à Christian. Mon Paris-Brest-Paris est terminé. Point !
Point de suspension, car un Paris Brest n'est jamais terminé. Il dure 4 ans avec 6 mois sur son petit nuage lorsqu'on l'a terminé, et dure tout autant lorsqu'on l'abandonne.
Sur la route, je rencontre un cyclo, un vrai ! (25 diagonales, 7e Paris-Brest-Paris). Il ne me parle pas de son meilleur PBP, il me parle juste de celui qu'il n'a pas pu terminer, son abandon. Comme si cet abandon avait déclenché quelque chose.
L'abandon, quelle plaie que ce concept, car le sportif frappé par cette faux ne cesse de tourner en rond son abandon pour en extraire la substantifique moelle de l'explication du pourquoi du comment.
Après 5 jours de soins aux anti-inflammatoires et ponçage glaçon je remonte sur le vélo pour tester non pas mon état de forme mais mon état de blessure. Alors en vacance, sur la plage de Biarritz, je me permets de courir et de crier avec joie que mon genou va bien.
Deux jours plus tard je repars à vélo pour mon périple cyclo randonneur entre Biarritz et Marseille. 800 km à coup de 150 km par jour avec Aubisque et Tourmalet. Ce sont deux cols qui vont me permettre d'une de m'amuser dans un décor exceptionnel, et de deux de tester la fiabilité de mon genou car ensuite j'enquille sur le 1.000 du Sud avec ses 16.000 m de dénivelé. Si je ne passe pas l'Aubisque, alors le 1 000 du Sud attendra.
Col du Soulor : le sommet
Aubisque passe bien, la montée du moins. Certes j'ai dû monter en danseuse quelques portions à 13 %, mais je suis passé sans douleurs. Je me dis que le 1.000 du Sud va être sympa, le col Agnel avec l'Italie et tutti quanti. La descente puis la montée du col Soulor vont refroidir mes espoirs et l'entrée sur Argeles-Gazost est à pleurer. J'ai mal même sur le plat ...
Je poursuis sur une jambe et demi mon périple jusqu'à Marseille, serrant les dents dans les bosses, souriant sur le plat.
Mon périple terminé sans encombres autre que devoir me crémer le genou d'anti-inflammatoires 5 à 6 fois par jour, je reviens en arrière sur le mois passé et cette journée de Paris-Brest-Paris.
C'est quoi cet abandon, pourquoi ?
J'ai finalement terminé mon périple de 800 km avec un genou blessé, j'aurais pu terminer PBP de la même manière. Exactement un mois après PBP, je roulais correctement, sans douleur, même dans les bosses. En 800 km, même blessé, je n'ai pas aggravé cette tendinite du genou, plus exactement la tendinopathie. La douleur est vive et handicapante mais à ce niveau, le tendon ne semble pas déchiré, seulement douloureux.
Alors bien évidemment, au regard de ma seconde expérience de 800 km avec une douleur au genou, je me dis que j'aurais pu poursuivre mon périple jusqu'à Brest et retourner à Paris sur ma lancée. Dans le carcan de la douleur du moment, je n'ai vu que les montées qui m'attendaient entre Loudéac et Carhaix, oubliant qu'après Carhaix, il y a Brest, c'est-à-dire la mi-parcours. Une fois à Brest, c'est plus facile, il suffit de rentrer, il n'y a plus d'inconnues. Ayant toujours pris soin depuis des années de rouler plus vite sur le retour que sur l'aller, j'étais armé pour rentrer sur Paris.
Mon objectif de terminer dans les 60 heures, pouvait prendre 10 heures de plus pour arriver au vélodrome le jeudi vers 3h00 du matin voire plus tard en prenant le temps nécessaire de rejoindre l'arrivée, mais de le terminer.
Mon mental n'était pas prêt à faire Paris-Brest-Paris dans la douleur. On s'entraine comme des malades pour être facile le jour J, on grimpe les mêmes bosses en boucle pour monter sans fatigue les bosses les unes après les autres. On roule des milliers de kilomètres à l'entrainement (10 000 km en 7 mois) pour être en forme pour faire le 10e en randonnée. Mais pour autant on est pas prêt à souffrir le calvaire pour faire sa randonnée.
Ce qui distingue les marathoniens africains des marathoniens occidentaux est non pas la couleur de peau, mais la résistance mentale à la souffrance, à l'inconfort. L'athlète d'Éthiopie n'a aucun mal à faire 30 km par jour, il en faisait déjà 10 ou 15 en courant pour aller à l'école, là où l'athlète occidental conduit sa voiture avec boite de vitesse automatique et canette de boisson gazeuse à portée de main pour acheter sa baguette de pain (c'est un cliché, certes).
La préparation du mental, c'est aller faire une randonnée de 300 km en prenant soin de se rendre au départ à vélo plutôt qu'en voiture, c'est rouler 100 km, le lendemain d'un brevet de 300km, c'est rouler tous les jours durant un mois. C'est accepter de rouler sous la pluie et se dire qu'il pourrait pleuvoir.
Lorsque la blessure survient, l'obstination fuit, la sagesse prend le dessus et offre une porte de sortie que le non héros choisit de prendre avec les honneurs...
Minute de réflexion ...
Paris-Brest-Paris s'est terminé pour 20 % des partants de manière prématurée. Combien auraient pu aller au bout, même hors délai ? Combien étaient préparés à cela. Pas moi en tout cas. Étant préparé au meilleur, je n'étais pas complétement préparé pour PBP, car il peut y avoir du pire, une blessure, du vent mauvais, de la pluie...
Paris-Brest-Paris en 62 heures comme en 2011, c'est beau, c'est magnifique !
Paris-Brest-Paris terminé sur un abandon au bout de 360 km, il manque quelque chose, il manque ce qui fait que Paris-Brest-Paris est une randonnée hors normes. On ne l'abandonne pas, malgré ce que pense, avec 'raison', l'assistance du médecin du contrôle de Fougères et des autres contrôles.
Combien sont rentrés, dans les temps ou pas, sur une jambe, le dos déhanché, la tête maintenue par une minerve, le mental au bout du rouleau, les jambes lourdes, mais avec la fierté durant 4 ans de dire qu'ils ont terminé LEUR Paris-Brest-Paris.
Je n'ai quelque part pas trouvé la force, la motivation, d'être de ceux-là.
Paris-Brest-Paris a peut-être commencé là où j'ai décidé d'abandonner.
À la réflexion, avec du recul, je me demande comment je vais réagir à la prochaine difficulté.
- Rendre les armes avec les honneurs de la blessure ou je ne sais quoi qui fait que les mots sagesse, lâcher prise ... sont prononcés comme des mots incontournables.
- Poursuivre avec l'obstination de terminer, malgré la douleur, la souffrance, juste pour dire avec humilité et seulement dans sa tête : j'ai vaincu.... et s'ouvrir par la même la porte des possibles pour grandir encore et aller encore plus loin, encore plus vite !
Toutes les questions que vous vous posez sur PBP se trouvent dans la Foire aux questions Paris-Brest-Paris
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