Le Millau du coeur et des larmes
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Cela aurait pu être un 100 km de rêve avec de beaux paysages et une souffrance à la hauteur de la difficulté, mais ce fût mieux avec un parcours exigeant, pour lequel j'aurai donné du coeur, et des larmes.
Millau, 10 heures du matin, Boulevard Jean Jaurès, le départ est donné pour une longue journée de course à pied au coeur des gorges du Tarn et quelque part pour un long voyage au fond de soi-même.
Si on vient sur marathon pour essayer de faire un temps, sur Millau, on vient pour courir et gagner une victoire sur soi.
L'an dernier (en 2008), je m'étais présenté sur le marathon, avec l'idée de préparer le 100 km. Cette année, je viens pour le 100 km l'esprit plus libéré et quelque peu moins angoissé à l'idée d'affronter le parcours. C'est vrai que le dénivelé fait peur, et, d'avoir déjà couru sur la première boucle, enlève une bonne part d'appréhension, sans pour autant lever les difficultés de la seconde boucle, entre Millau et Saint-Affrique.
Mes objectifs sont clairs, réaliser 9 heures tout en étant satisfait d'un 10 heures 30.
C'est donc le meneur de 9 heure, que je suis en ces premiers kilomètres, un certain Bruno, connu sur la place pour avoir gagné Millau en 2005. Nous sommes un petit paquet à suivre ainsi le rythme de 27 minutes au 5.000 m. Ce temps est stratégique, car il y a plusieurs façons d'aborder le chrono sur Millau, soit capitaliser au début en courant plus vite que la moyenne, soit s'économiser dès le départ pour en garder jusqu'au kilomètre 60, c'est-à-dire le début des grosses difficultés sur parcours. C'est donc confiant que je pars, en me disant que mon article de course pourrait avoir comme titre : un fauteuil pour Saint-Affrique. Hélas le titre n'est pas celui-ci.
Ce début de course commence bien, puisque nous ne sommes qu'au début. À Augessac, les suiveurs à vélo rejoignent le peloton de coureurs à pied, et nous poursuivons notre route sur les bords du Tarn. À chaque ravitaillement, le petit groupe s'arrête 20 à 30 secondes pour faire le plein d'eau, de sucré ou de salé. De mon côté, étant autonome en eau, je poursuis ma route à un rythme inférieur et attends de me faire rattraper par le meneur. Je me sens bien, mais le coeur est un peu haut. Coté entrainement j'avais tablé sur des pulsations entre 145 et 150 battements par minute. Ici dans la course, avec un litre d'eau sur le dos, l'excitation de l'épreuve, je me retrouve plus facilement au-dessus de 160 pulsations / minute qu'en dessous. Ne va-t-on pas trop vite alors que chaque 5 000 est régulièrement passé en 27 minutes.
Nous passons ainsi la montée de Peyreleau, je m'y trouve bien plus facile que l'année précédente sur le marathon, mais j'ai toujours l'impression de franchir une étape des alpes dans le Tour de France. Le public est très enthousiaste avec les coureurs alors pour la configuration de la route tourne en épingle à cheveux.
Cette seconde partie du parcours est assez difficile, il y a des bosses usantes à monter et des descentes assez pentues, mais le parcours est bien moins monotone et donc plus facile que les kilomètres qui mènent jusqu'au km 40. Entre les km 30 et 35, je commence à avoir de drôles de sensations dans les cuisses, et ce n'est pas bon signe pour le reste de la course.
Passé le ravitaillement du camping, je constate que le cardio ne descend pas sous les 160 pulsations par minute, je décide de gérer cela de plus près et laisse partir le groupe de 9h sans regrets.
Arrivé à Millau, je boucle le marathon en 3h55, je refais le plein d'eau avec un litre et repars à l'assaut, les cuisses sont lourdes.
À la sortie de Millau, les difficultés commencent à s'enchainer, un peu de plat, beaucoup de montée, sans oublier les descentes. C'est ainsi que je passe Creissels et entame la descente qui mène vers le Viaduc de Millau. "Que c'est beau" dis-je à voix haute, "C'est aussi dur que c'est haut" reprend un concurrent qui a comme moi adopté la marche. Il faut dire que nous sommes dans la portion la plus pentue du parcours et que les cuisses ne répondent pas au mieux. Il va falloir bigrement gérer, car il me semble honnête de penser que le matin j'ai été dans le rouge, et que j'ai produit puis accumulé des déchets. Mon collègue de galère dans cette cote prévoit pour lui un temps de course de 11 à 11 heures 30. Je ne dis rien.
Passé le sommet, c'est la longue descente vers Saint-Georges-de-Luzenson et je gère comme je peux. Les 5 000 mètres ne sont plus passés en 27 minutes, mais plutôt en 35. Le ravitaillement me permet de boire du salé, je refais le plein d'eau et attaque le faux plat vers Saint-Rome-de-Cernon. Nous serons alors au pied de Tiergues. Millau commence là, du moins pour le mythe de cette course. En attendant, je souffre. Avec l'eau salée bue au ravitaillement, les douleurs des jambes se sont un peu estompées.
C'est avec plaisir que Saint-Rome arrive sous mes pieds, une difficulté est là, une fois franchie, ce sera une difficulté passée, avant la suivante. Nous quittons alors la départementale pour prendre une route qui monte dans la forêt en direction de Tiergues et de notre point culminant. La route est très longue avant de faire une épingle à cheveux et de franchir le sommet. Il y a des coureurs qui marchent, d'autres qui relèvent le défi du mythe et affrontent Tiergues droit dans les yeux, je suis de ceux-là, un temps durant. Passé le sommet, le ravitaillement est là, dans le début de la descente. Ensuite, ma seule motivation est de franchir en souplesse les six km de descente vers Saint-Affrique. La pente n'est pas trop raide et me permet de courir à 11 km/h, agréable, mais sans sensations.
Le parcours permet alors de faire le tour de Saint-Affrique, en passant par la salle des fêtes et le ravitaillement, voire les massages. Nous avons fait 71 km. Je m'alimente un peu et repars aussitôt, sans m'attarder. Nous passons une ruelle étroite et reprenons le même parcours qu'à l'aller. Il reste à franchir nos 6 km de côte, avec presque au sommet le prochain ravito. La pente se digère bien, mais pas la longueur lorsque les cuisses saturent littéralement de toxines. J'ai beau boire régulièrement, je n'arrive pas à éliminer, et la pente me fait accumuler davantage ce dont je n'ai pas besoin.
Je passe le ravitaillement sans m'arrêter, il me reste encore de l'eau et Saint-Rome-de-Cernon n'est qu'après la descente. Et quelle descente !
Il y a tout d'abord le passage des lacets qui donne un point de repère puis commence la longue ligne droite entre les chênes, pentue régulièrement, et qui fait mal aux cuisses.
La route rejoint alors la départementale qui nous permet d'entrer dans Saint-Rome. La foulée douloureuse semble néanmoins tourner. Je retrouve ma petite famille au point de ravitaillement, je refais le plein d'eau avec un litre. Cela fait 9h30 de course, il reste 17 km. Je me pose 30 secondes sur le parapet au bord de la route, le temps de faire passer une bouffée de chaleur subite, et une sensation de pas bien. Je vais faire un tour aux toilettes récupérer un peu, j'ai du mal à marcher, je crains le pire. Une soupe m'est proposée, ainsi qu'une table de massage sur laquelle je grimpe, pour me rassurer. Les cuisses sont chargées de toxines et un drainage serait bien plus efficace qu'un massage qui, hélas, ne m'apporte rien. J'essaye de marcher dans la salle de ravitaillement, je n'y arrive plus. Je sens que mon visage entame une grimace et les larmes me montent aux yeux : je ne peux plus marcher.
Deux minutes avant, j'avais enlevé mon dossard pour le repositionner sur un maillot manche longue avec la tombée de la nuit. Cette fois, j'enlève les épingles pour donner mon dossard à l'organisation. km 83, Millau est terminé, il a commencé avec du coeur, il se termine dans les larmes.
Arrivé à l'hôtel plus tard dans la soirée, je peux faire le bilan de ma course : les pieds vont très bien, aucune ampoule, aucun problème d'ongles. Les tendons ont tenu le coup alors que le mercredi d'avant la course, je terminais de soigner une tendinite du tendon d'Achille. Coté articulation, tout a été parfait puisque ni les chevilles, ni les genoux, ni les hanches n'ont été douloureux dans la course. La chaleur de la journée a été bien digérée, avec casquette blanche et lunettes de soleil. Coté musculaire, les mollets sont en très bon état, sans aucune courbature, seules les cuisses sont "déficientes" avec une accumulation de toxines trop importante pour ce genre d'épreuve.
Je repartirai avec la satisfaction relative d'avoir parcouru deux marathons d'affilée, et de ne mettre pas blessé davantage.
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