Philippe nous conte l'étape quatre de Monêtier-les-Bains à Vallouise, incluant une ascension du col des Grangettes. Les randonneurs ont partagé un dîner la veille avec des compagnons belges et ont apprécié un petit déjeuner copieux. Il partage également des anecdotes sur l'histoire locale et le développement du sentier de grande randonnée GR54, soulignant la beauté des paysages et des vieilles constructions rencontrées à Vallouise.
Jeudi 31 août 2023 Le Monêtier-les-Bains - Vallouise 7h45 - 16h00 soit 8h15 de trajet pour 20,4 km, D+ 1180m, D- 1481m Temps du topoguide donné pour 7h30
Hier soir, nous avons dîné avec les trois frères, Ann et Gérard, un couple de Belges, et deux randonneurs anglophones. J'apprends que Laurent, le lauréat du cadeau, n'a jamais randonné. Conscient de ses qualités physiques, Jean-Pierre n'a pas hésité à l'accompagner pour cette active entrée en retraite. Quant à Marc, sa fréquentation des sentiers et des sommets assure à l'équipe une garantie supplémentaire de succès. Ce matin, à 7h00, le petit déjeuner est copieux et varié, la confiture d'abricot maison savoureuse. Les oreillons de fruits ont été conservés par une cuisson mesurée... un délice ! Départ à 7h45. Nous avons opté, suite aux bonnes nouvelles, pour l'option col des Grangettes. Et, au lieu de passer par le GR54 et bifurquer au col de l'Eychauda par le Pas de l'Âne, nous remontons directement le vallon du Grand Tabuc. Comme pour le lac d'Arsine, les frères Billy se sont laissés convaincre par l'option. Personne, dans cette montée forestière où quelques raccourcis fort pentus coupent les lacets de la piste. Nous retrouvons les rives du torrent là où le vallon du Grand Tabuc abrite les ruines des anciens chalets d'alpages des Grangettes. Au début du XIXème siècle, quatorze maisons entourées de jardins constituaient ce paisible hameau. Les crêtes des Grangettes accrochent le soleil et le Pic Jean Gautier ferme la vallée à droite. À la sortie de la forêt, sous Champ Vieux où paissent les vaches, nous bifurquons vers la gauche.
On change de braquet. La montée se raidit, le pourcentage se renforce. On décapelle. Mais la fraîcheur matinale et l'ombre portée de la Crête de Cibouit permettent un rythme soutenu. À 9h50, nous sommes à la jonction des chemins menant au col des Grangettes ou au Pas de l'Âne. Je repère, sur la ligne de crêtes descendant de la Croix de Cibouit, quatre chamois. L'un d'eux, bien perpendiculaire à nous, se détache en ombre chinoise. Un petit cabri apparaît dans mes jumelles. Nous repartons vers 10h05 après nous être restaurés.
Le sentier devient de plus en plus rocailleux, plus étroit. Il grimpe sous le Roc de la Montagnole. "KreurrueuKreurKreur"... un étrange bruit me parvient aux oreilles, une sorte de raclements rauques. Trois lagopèdes s'envolent devant nous. Nous poursuivons toujours sans difficulté notre ascension. Viendra un moment où l'utilisation des mains va s'imposer pour passer quelques rochers.
En fin d'ascension, des mains courantes, câbles gainés de plastique, assurent une très bonne sécurité sur ce passage exposé. Il en sera ainsi jusqu'au sommet à 2684 m d'altitude, avec la nécessité de bien assurer ses appuis, ses prises... en un mot de prendre son temps. La plateforme sommitale est exiguë, mais la vue immense !
Au sud, le lac de l'Eychauda et son cirque glaciaire, au nord la chaîne des Cerces, mais aussi, bien au-delà, la Vanoise. Magnifique et grandiose ! Vingt minutes de pause avant que les trois frères ne nous rejoignent. Jean-Pierre aura la bonne idée d'un selfie de groupe. Si la descente débute par un passage bien pentu, le sentier devient très rapidement un chemin de randonnée. Deux trailers grimpent au col par ce versant. Le glacier de Séguret-Foran n'occupe plus désormais que le pied nord des pics Gardiner, du Rif et du Dôme de Mônetier. Au milieu du XIXème siècle, le front du glacier mordait encore sur le lac. En se retirant, il laissa ce typique lac de surcreusement glaciaire, barré par un verrou rocheux. Tel un arc de cercle au pied de la crête des Grangettes, on distingue fort bien la moraine latérale de l'ancien glacier sur ce versant du col éponyme. Après une descente ponctuée de nombreuses photos, nous atteignons le verrou rocheux. En 1880, le C.A.F. de Briançon construisit sur la rive nord-est, proche du déversoir, un abri de pierres sèches. Appelé refuge de Joinville, il était destiné aux excursionnistes et autres alpinistes. Il fut détruit en 1885.
Une longue descente nous fera passer sous la Coste du Laou. En l'absence d'émissaire, les eaux du lac de l'Eychauda s'évacuent en profondeur et ressortent 500 mètres plus bas au pied du verrou glaciaire. À 12h15, à côté du torrent, un endroit légèrement venté et ensoleillé nous accueille pour le pique-nique. Les oedipodes, ces "sauterelles" aux ailes d'un superbe bleu turquoise, s'envolent à notre approche. Aimant la chaleur, ils ont été servis cette année. Repas terminé, nous finirons tranquillement cette descente à l'herbe jaunie, grillée par le soleil des semaines caniculaires précédentes. Seuls quelques colchiques égaient un peu ce paillasson... couleur paille.
À la jonction avec le GR54, nous retrouvons le couple de trailers. Ils finissent leur boucle Chambran - Grangettes - Pas de l'Âne - col de l'Eychauda et retrouvent leur voiture quelques centaines de mètres en aval. Des pics, aiguilles, rochers, clochers, tours, cornes ou encore cimes dominant le flanc occidental du vallon descendent de jolis torrents se précipitant en cascades. En bas, boue grise et cailloux, charriés par ces derniers, ont formé comme un immense cône de déjection où seuls quelques rares mélèzes ont osé prendre racine.
La piste devient route et le GR l'emprunte. Ce sera la partie la plus monotone. Désirant voir les vieilles maisons des hameaux de Vallouise, nous gardons l'ancien tracé du GR54. Ancien, il l'est, car si le Parc National des Écrins a cette année 50 ans, le GR54 est sexagénaire. Prenez trois compères, l'un Roger Canac est Breton, guide de haute montagne et instituteur en Oisans, l'autre Jean-Alix Martinez est directeur d'une MJC à Lyon et alpiniste à ses heures jamais perdues, et le dernier, Claude Coutas, ancien stagiaire à l'UCPA est aussi instituteur. Mélangez les trois dans un café à Besse, un soir, il en sort un itinéraire pédestre qui encercle le massif des Écrins à la manière d'un Tour du Mont-Blanc. Aidés de nombreux amis et connaissances, chacun se pencha sur les cartes et commença à tracer les lignes d'un premier tour de l'Oisans. Une fois la première ébauche terminée en 1963, Jean-Alix Martinez et Roger Canac décidèrent de tester l'itinéraire. Ils constituèrent alors une équipe de deux alpinistes, deux randonneurs lambda, et deux jeunes de 13 ans. Le groupe réalisa ce tour en 12 jours avec une journée de repos tous les 3 jours, le tout en portant des sacs de 25 kg ! Ce fut en 1964 que le circuit du GR54 passa par les points d'intérêt qu'on lui connaît actuellement, préférant le col de l'Aup Martin au col du Sellar de la première version. Le Comité National des Sentiers de Grande Randonnée fournit le matériel de balisage... mais pas l'argent. Les maisons des jeunes de La Mure, Bourg d'Oisans, et de Lyon apportèrent leur contribution pour la prospection puis le balisage. La réalisation progressa jusqu'à devenir une "œuvre collective", informelle au départ puis appuyée par les organismes officiels : services des Eaux et Forêts, collectivités, C.A.F... L'itinéraire fut officiellement agréé GR54 au printemps 1964. Le premier topoguide sortit en 1965 alors qu'il n'y avait presque ni refuge ni hébergement. En 2023, le topoguide du GR54, avec ses 176 kilomètres et plus de 12 000 mètres de dénivelé, est édité pour la dix-septième fois.
Nous gagnons le joli hameau des Choulières. La vue sur le Pelvoux y est splendide. Peu à peu, la végétation se fait de plus en plus méditerranéenne. Sur les fleurs de chardons bleus, de centaurées, les papillons butinent : moirés, azurés. Je trouve même à photographier une punaise équestre et un bourdon esseulé.
Au franchissement du ravin de la Baumasse, nous retrouvons le bitume. À quelques rares raccourcis près, il en sera ainsi jusqu'à l'arrivée. Dernière vue sur le Pelvoux, sommet remarquable qui en 1893 donna son nom à la commune, auparavant nommée La Pisse, nom de la proche cascade alimentée par le torrent de l'Eychauda. Avec une "grande clairvoyance", le conseil municipal trouvait que le nom prêtait "au ridicule et à la plaisanterie". Ah oui ? Nous atteignons les faubourgs de Vallouise. Au détour d'une chapelle au Sarret, on surprend trois vacanciers prenant un bain de fraîcheur dans le bacchal. On discute un moment avec eux. Les deux messieurs sont Cannois et nous parlent des nuits sur la côte à 30 degrés, elle, est drômoise. Ils reviennent d'une sortie vélo et un bain frais dans le lavoir devant la chapelle Saint Joseph leur assure une meilleure récupération. Nous quittons ce sympathique trio provençal, poursuivant notre descente.
À l'entrée du hameau du Poët, une vieille maison attire notre attention. Datant des XVIIème et XVIIIème siècles, ces grandes maisons aux arcades imposantes, aux soubassements qui abritent écurie et étable ne sont pas sans rappeler les bâtisses du village d'Arvieux en Queyras et que l'on retrouve vers Suze, de l'autre côté du col de Montgenèvre, en Italie. Voûtes en plein cintre avec appui sur les murs latéraux, et voûtes d'arêtes sont autant d'invitations pour que le soleil pénètre. Imaginées par les maçons lombards venus du temps de la république des Escartons, elles ponctuent notre traversée des hameaux du Poët et Rière-Pont, mais se retrouvent aussi tout au long de cette vallée de Vallouise. Ce nom rend d'ailleurs hommage à Louis XI (1423 - 1483) qui, pendant une partie de son règne, fit cesser les représailles et les massacres organisés par l'inquisition épiscopale contre les Vaudois de cette vallée. Nommée au XIIIème siècle "Vallis Puta", car refuge des populations jugées hérétiques, elle prit en 1486 le nom de "Vallis Loysia". À 15h30, nous traversons le Gyr, un peu avant son confluent avec l'Onde. Ils donneront naissance, non sans humour, à la Gyronde. Décidément ! ici la toponymie révèle quelques pépites ! Au cœur du village, l'imposante porte sculptée de l'église du XVème siècle, abritée par un porche à baldaquin monumental en marbre rose, me ravit. J'irai jusqu'à momentanément refermer la porte pour photographier la superbe serrure à secret au verrou en tête de chimère. Les vantaux sculptés et leurs clous forgés sont de toute beauté. À deux pas, la petite chapelle des Pénitents arbore une jolie façade peinte.
On fouinera dans Vallouise à la recherche de vieux bâtis, de maisons restaurées. Je retrouve le cadran solaire de Zarbula, vu il y a plus de trente ans. La vigne qui le côtoie est toujours vigoureuse et les raisins en cette fin août encore un peu verts. Cette jolie œuvre gnomonique fut réalisée en 1840 par le cadranier piémontais Giovanni Francesco Zarbula. Le cadran solaire est d'ailleurs signé de ses initiales Z.G.F. tout comme pour sa commanditaire la Marquise Françoise Ponse de Bardonèche. L'entourage en faux marbre est caractéristique des cadrans de Zarbula ainsi que ses représentations d'animaux extraordinaires (ici une poule à écailles représentant la bêtise et le lion tirant la langue évoquant la force tranquille). C'est au village de Saint-Véran dans le Queyras que je vis pour la première fois les œuvres de ce Piémontais. C'était un hiver en 1981. Nous retrouvons Ann et Bernard, les Belges, peu avant notre arrivée au gîte d'étape... et les trois frères pointent leur nez alors que nous déchaussons. Amélie, la patronne des lieux, fera une visite groupée, évitant une répétition lassante des consignes et horaires. Stéphane et moi bénéficions d'une belle chambre double. Les sanitaires restent en parties communes. C'est Jérôme (Giry) qui officie en cuisine. Un très bon menu et une excellente ambiance à notre table concluent cette dernière journée d'août.
Jeudi 31 août 2023 7h30, 20,4 km, D+ 1180 m, D- 1481 m détour col des Grangettes et lac de l'Eychauda (0h40) compris