Philippe nous partage la troisième étape sur le GR54 et ses aventures d'une journée de trek. Son récit dévoile un itinéraire pittoresque, des rencontres inattendues, et l'histoire fascinante d'un lac glaciaire. Le récit se conclut dans l'effervescence d'un village animé, où Philippe et Stéphane trouvent refuge dans un gîte d'étape accueillant.
Mercredi 30 août 2023 Pont d'Arsine - le Monêtier-les-Bains 8h20 - 16h00 soit 7h40 de trajet pour 20,5 km, D+ 812m, D- 102m Temps du topoguide donné pour 6h30
Excellente nuit ! Une belle chambre (la Meije) avec deux lits jumeaux, une salle d'eau et un WC privatifs, le tout pour 57 euros par personne en demi-pension. J'ai connu des dortoirs pour des prix similaires. Le petit-déjeuner à 7h30 offre du pain bien frais, un croissant chaud et quelques confitures maison dont une "poire, cannelle, gingembre"... à tomber !
Départ à 8h20, nous remontons la Romanche. Un campeur a planté sa tente au bord du petit lac d'une ancienne gravière, exutoire de la microcentrale hydroélectrique de Villar d'Arène. Cinq degrés étaient affichés au thermomètre du gîte. Frais ! La vallée se resserre et la rivière cascade dans une gorge étroite que le sentier franchit en grimpant en verrou rocheux, le Pas Anna Falque. Le lieu porte le nom d'une jeune femme partie au bal, malgré l'interdiction maternelle. Dans le hameau du Pied du Col, la Saint-Jean battait son plein. Après cette soirée, Anna rentra vers l'Alpe du Villar escortée par une troupe de joyeux lurons. Des esprits follets au pouvoir maléfique, accompagnés de leur jument, leur apparurent. Les fêtards l'enfourchèrent et la jument bondit dans une grande flamme emportant la désobéissante Anna Falque et ses quelques amis...
Point d'esprits follets ce matin. À gauche, le ruisseau du Colombier dévale une saignée schisteuse qui strie le flanc oriental de la vallée. À droite, le vallon de l'Homme remonte jusqu'aux pieds glacés des Pics Gaspard et Oriental de la Meije. On frôle les 4000 mètres. On grimpe par de jolis lacets et la vue sur Villar d'Arène, les Terrasses, s'élargit. Elle cache d'ailleurs le parking où les ouvriers ont organisé une noria avec hélicoptère pour les travaux du refuge Adèle Planchard, situé vers des sources de la Romanche. Étape emblématique du Tour de la Meije en ski alpinisme et des amateurs d'escalade et d'alpinisme, au pied d'un des sommets phares du massif, la Grande Ruine (3765 m), ce refuge, du nom de la bienfaitrice qui a financé le bâtiment d'origine, l'un des plus hauts des Écrins, à 3169 m d'altitude, fait peau neuve en 2024.
Quelques marches récemment posées permettent de franchir la partie finale du verrou. Nous abordons maintenant le Plan de l'Alpe, de toute évidence, la partie terminale d'un ancien glacier dans cette vallée au profil d'auge. C'est ici, dès 1936, qu'E.D.F. avait projeté de construire un barrage. Dans les années 80, le projet se concrétisa avec notamment la percée d'une galerie de trois kilomètres. L'entrée du tunnel est encore bien visible et il aboutissait vers 1950 mètres d'altitude sur le versant occidental du col du Lautaret. En 1994, E.D.F. abandonna totalement son projet, mais l'idée de construire une microcentrale est déjà dans l'air. Le tracé, initialement prévu, de la conduite forcée devait passer par le Pas Anna Falque avec un fort impact visuel sur cette zone très proche des limites du Parc National et le long du fréquenté GR54. On eut alors l'idée d'utiliser l'ancienne galerie E.D.F. désaffectée pour contourner le site. La centrale, de la taille d'un gros chalet, produisant 13 millions de kWh est inaugurée en octobre 2010. L'étrange bassin clôturé, auprès duquel nous passons, correspond, avec le petit barrage au fil de l'eau sur la Romanche, à sa prise d'eau.
Nous sommes hors GR. Les vaches et les veaux paissent sur ce replat. Traquets motteux et rouges-queues noirs égaient la prairie. Nous bifurquons sur la gauche, quittant la Romanche, par un vallon latéral. Le refuge de l'Alpe de Villar d'Arène côtoie celui de Chamoissière. Sur une demande de ma part, le gardien me répond que le col des Grangettes à près de 2700 mètres d'altitude pourrait être enneigé, mais "devrait passer" avec de bonnes chaussures. Fort à propos, son épouse précise qu'il faudrait mieux demander s'il a neigé côté briançonnais, car le Lautaret est une véritable barrière pour les précipitations. L'option de passage en haute altitude, demain, reste en suspens. Nous quittons cette vieille bâtisse inaugurée le 17 août 1892 et retrouvons pour quelques centaines de mètres le GR54. Ici les marmottes ne sont pas farouches. Si elles sifflaient en début de vallée, elles sont désormais visibles à une dizaine de mètres y compris les jeunes de l'année. Les terriers sont prêts et les réserves de foin nécessaires à la litière et au bouchon d'entrée sont faites. Tout ce petit monde est paré pour affronter quelques 200 jours d'hibernation. Nous sautons le ruisseau pour découvrir le lac de l'Étoile et son laquet inférieur invisibles du GR. Ce dernier, à l'eau transparente, reflète bien les hauts sommets enneigés. Quelques génisses sont là. Le plus étonnant est d'y trouver quelques prim'holstein et une vache normande. Le Plat pays et la Normandie à la montagne... peu fréquent !
Proche du col, marchant sur l'ancienne moraine, on rejoint le chemin d'accès aux lacs du glacier d'Arsine. Si ce dernier descendait jusqu'au col, à la cote 2340, sur les cartes d'état major du milieu du XIXème siècle, il reste visible sous forme de reliquat et ses séracs strient encore sa partie sommitale, trois cents mètres plus haut. En bas, il n'y a plus que des rochers en partie recouverts par la neige tombée ces derniers jours. Les moraines latérales sont énormes et laissent entrevoir la dimension de ce que ce glacier devait être. Une impression d'un gigantesque chantier B.T.P. Sa fonte massive a d'ailleurs imposé la mise en place d'un exutoire afin d'éviter la rupture de la moraine frontale et une submersion en basse vallée.
Mais revenons un peu en arrière... temporellement. Le premier document véritable de référence correspond à la carte d'état major établie en 1889. Il n'existe alors aucun lac proglaciaire. Il n'est apparu qu'à la fin des années 40, suite à la phase du recul prononcé qui a affecté l'ensemble glaciaire des Alpes occidentales jusqu'en 1953. Une photographie aérienne datant de 1952 met en évidence un lac d'une superficie de 0,7 ha situé contre le front du glacier d'Arsine et retenu par les moraines frontale et latérales. En 1967, il s'étale sur une largeur de 100 mètres et une longueur d'environ 300 mètres. Puis sa superficie augmente au fil des ans ; 3,3 ha en 1969, 5,9 ha en juillet 1985. Le niveau du lac ne se trouve plus qu'à deux mètres du bord supérieur de la moraine. Cette situation fait craindre une vidange brutale de ses 800.000 m³ On creusera du 14 avril au 29 juin 1986, un chenal de 250 mètres de long permettant de contrôler et maintenir le niveau du lac à une cote maximale de 2454,90m. Un mois plus tard, le 25 juillet à 12h45, un important vêlage se produit et 30.000 m³ de glace tombent dans le lac. Malgré la forte augmentation du niveau d'eau, et grâce à la présence du chenal aucun dégât ne fut à déplorer.
Depuis cette date, la partie occidentale du lac, séparée de la partie orientale par une moraine médiane et reliée par un chenal, a vu le jour. Nous déjeunons face aux sommets de la montagne des Agneaux, du pic Cézanne et du pic de la Meije Cordier.
Le pique-nique fini en quinze minutes, nous rejoignons le col d'Arsine, frontière invisible entre les pâturages de Villar d'Arène et du Monêtier. Les procès et conflits ici aussi ne manquèrent pas... Les trois frères y finissent leur repas. On leur conseille un aller-retour au lac, ce qu'ils feront sans sacs. C'est désormais une longue descente jusqu'à la Guisane qui nous attend. On suit le Petit Tabuc.
Le torrent forme quelques méandres sur les replats herbeux. Là où le courant est faible, les eaux sont d'un bleu turquoise laiteux. L'écoulement des glaciers broie, raye, polit la roche en générant une fine poudre, la "farine glaciaire". Ces microscopiques paillettes (< à 50 microns) qui constituent ce "lait" sont insolubles et de même densité que l'eau. Il n'y a donc pas de sédimentation et la couleur est retrouvée dans les cours émissaires. La poudre fine en suspension dans l'eau, absorbe et diffuse diverses couleurs de la lumière solaire donnant cet aspect laiteux turquoise. On passera sur ce joli site une vingtaine de minutes, même si de nombreux randonneurs à la journée et pique-niqueurs sont présents en ce début d'après-midi. La balade est courue.
La descente longe le torrent bien en eau. Elle bondit sur les rochers, écume par endroits. Un cingle plongeur remonte le cours de son vol en rase-motte. Il se pose sur un rocher, puis disparaît de ma vue. Peu à peu avec la baisse de l'altitude, la chaleur revient. Apparaît la tache bleue du lac de la Douche. Les lacets qui y descendent sont bien serrés. J'interpelle un couple de jeunes randonneurs chargés de leurs tapis de sol et d'une tente. Ils sont passés hier par le col des Grangettes et il n'y avait que quelques taches de neige, mais sans gêne. Le sentier est câblé dans sa partie haute, mais très praticable. L'option "Grangettes" a l'air de se confirmer. Avec la présence de neige, j'avais dit à Stéphane que je refusais de passer par cette variante "exposée", mais cette dernière restait mon objectif par bonnes conditions, car elle donne accès au lac de l'Eychauda. Et puis elle évitait les câbles et pylônes du sommet des pistes de Serre-Chevalier...
On traverse le déversoir du lac de la Douche. Dernière vue sur la montagne des Agneaux. Sur son flanc oriental on devine les restes du glacier du Casset. Ses moraines latérales sont conquises par les mélèzes dont les pionniers grimpent ici vers 2200 m d'altitude. Il fut un temps, pas si lointain, où la langue terminale du glacier descendait jusqu'à 1900 m d'altitude. Aussi entre 1884 (année d'arrivée du train à Briançon) et 1920, on exploita sa glace. On dynamitait le glacier du Casset, puis descendait à dos de mulet les gros blocs qui étaient ensuite convoyés par câble jusqu'au pont du Clot du Gué où ils étaient taillés en blocs de 50 cm de côté. La glace était chargée sur des charrettes, conservée dans la sciure de bois et stockée dans une cave à la Schappe de Briançon, avant de prendre le train pour Marseille. Nous rejoignons la forêt de mélèzes. Une sympathique odeur de résine monte aux narines.
Une large piste forestière descend. Sur ces plus larges lacets, un fort agréable sentier, souple aux pieds, file au plus court. Nous croisons le cours du petit torrent du Casset. Il dévale entre les arbres et s'en va rejoindre le Petit Tabuc. On sort de la forêt au pont du Clot du Gué. Point de tailleurs de blocs de glace, mais un torrent bien rempli, qui file, "bouillonne", écume entre les derniers mélèzes. Nous arrivons au Casset. Négligeant la terrasse des cafés, je traverse le pont et profite d'une petite visite au musée du moulin pour aller voir l'ancien matériel de meunerie et ce bâtiment posé en bord de Guisane au XIXème siècle. Il nous faudra une bonne demi-heure pour atteindre le Monêtier et son gîte d'étape. Rien d'âpre ici au regard. Les roches, le minéral ont cédé la place à la verdure, aux prés encore fleuris, aux arbres feuillus. Les colchiques égaient le vert des herbages bordant la rivière.
Le bourg de Monêtier-les-Bains est animé. Il est loin le temps où la ville changeait son patronyme, le Monêtier de Briançon, pour le Monêtier-les-Bains (1889) cherchant à relancer une activité thermale qui eut ses heures de gloire tout le XVIIIème siècle et jusqu'au milieu du XIXème. Ses eaux connues dès l'époque romaine avaient des propriétés gastriques, dermatologiques, rhumatologiques. On contourne le centre thermoludique des Grands Bains où l'eau jaillit à 44 degrés en longeant un petit canal d'adduction. J'apprendrai d'ailleurs que les vertus de ces eaux donnèrent son nom à la rivière Aquisana (l'eau qui soigne) aujourd'hui déformé en Guisane.
Mais un bibliophile comme moi ne pouvait se désintéresser d'une autre activité passée. Le Monêtier fut surtout connu sous l'Ancien Régime comme un puissant réseau de colportage de livres. Jean Delorme, par ses entreprises commerciales et ses stratégies d'alliance matrimoniale, mit en place, via ses enfants, un vaste réseau à cheval sur les espaces alpins et méditerranéens. Entre les années 1755-1760, 38 libraires s'installèrent dans les grandes villes culturelles d'Europe : France, Italie, Espagne et Portugal. Le colportage version Jeff Bezos !
Nous flânons bien sûr dans les ruelles du Monêtier, découvrant ici une chapelle, là une vieille maison, plus loin la réfection d'une toiture en essandoles de mélèze et bien sûr quelques-unes des fameuses "niches à Vierges."
Le gîte le Flourou nous accueille à 16h15. Nous gagnons notre dortoir. Les deux frères Billy dorment dans le même que nous. Missionné, je demande à la gérante de rajouter le troisième frère. En cuisine, Gil et Claire sont de corvée de "pluches". Dans la maison des parents de Claire, Clémence et Antoine sont venus renforcer l'équipe de ce gîte, fondé en 1991. Ce soir un groupe de cyclistes fait étape au pied des grands cols alpins. Ils dînent en salle à manger, les randonneurs, eux, mangent dans la grande cuisine du gîte d'étape.
Mercredi 30 août 2023 6h30, 20,5 km, D+ 812 m, D- 1002 m détour lac de l'Etoile et AR lac d'Arsine (0h30) compris