Après une ascension matinale, les randonneurs traversent le Parc National des Écrins, partageant des anecdotes historiques sur la création du parc. Au Pré de la Chaumette, le refuge du soir, ils célèbrent la journée avec des compagnons de randonnée et assistent à un concert animé par Michel Tardieu.
Vendredi 1er septembre 2023 Vallouise - Refuge du Pré de la Chaumette 7h35 - 14h30 soit 6h55 de trajet pour 16,5 km, D+ 1180m, D- 970m Temps du topoguide donné pour 6h45
Lever 6h15, petit déjeuner à 6h30. Nous profitons, avec le couple belge, d'un transfert pour éviter 7,8 km de route en fond de vallée. Élisabeth, une amie, m'avait déjà suggéré cette solution et Stéphane hier en fin d'après-midi, en visitant une petite exposition photos, a eu la confirmation par l'exposant de l'inintérêt de ce tronçon. À 7h15, nous embarquons à quatre dans le taxi. Bien qu'axée "est-ouest", point de soleil à cette heure dans la vallée. Le pic de Montbrisson cache l'astre du jour jusque vers 8h30. Un seul des randonneurs présents aura fait le chemin à pied. À l'arrivée, il avouera avoir eu les pieds qui chauffaient et n'avoir rien vu d'intéressant !
Pas de regret donc pour les 10 euros de coût par personne. Départ précoce à 7h35. Nous traversons sur une passerelle l'Onde ou plutôt le torrent des Bans, car celle-ci nait de la réunion de ce dernier et du torrent de la Selle. C'est par la vallée des Bans et son refuge que passait en 1963 le tour d'essai de l'Oisans. On lui préféra dès l'année suivante le vallon de la Selle et les cols de l'Aup Martin et de la Cavale. Nous remontons donc ce vallon secondaire. L'ascension est facile, fraiche. Le torrent a creusé une gorge encaissée, à la roche grise.
Sans soleil, avec de hautes falaises le surplombant, l'ambiance est austère. Un tintement me fait dresser l'oreille. Au loin un troupeau de moutons descend le versant opposé du vallon. Le berger, ses trois patous et trois autres chiens veillent sur le passage délicat d'une ravine. Il est resté sur cette rive bien en surplomb de notre sentier.
Nos amis belges, qui suivent à quelques minutes s'apercevront qu'il porte dans son sac à dos des cornes de bouquetin. Un peu plus tard les trois frères auront même l'occasion de discuter avec lui. Le trophée sera redescendu à la maison du Parc pour suivi de la population. Réintroduits en 1995 dans le Champsaur voisin, la trentaine de bouquetins (31 exactement) s'est étoffée peu à peu. Un petit groupe vient passer la belle saison dans les falaises du vallon de Chanteloube qui surplombent la cabane du Jas Lacroix. On contourne le parc à moutons, le logis du berger et un abri randonneurs. Une huitaine d'ânes de Provence, avec leur robe grise et leur caractéristique bande cruciale, dite "croix de Saint-André" viennent au contact.
Il faut bien repérer les deux piquets plantés sur les berges pour traverser le ruisseau de Chanteloube. Deux bastaings ont été placés là comme passerelle. Si nous n'avions pénétré la zone centrale du Parc National des Écrins que sur quelques kilomètres lors du passage du col d'Arsine, nous allons désormais y rester deux jours complets.
L'histoire du Parc commence le 31 décembre 1913, lorsque l'État français acquiert environ 4000 hectares de montagne (4248 exactement) sur les hauteurs de Saint Christophe en Oisans, en Isère. Ainsi est créé le "parc de la Bérarde", sur le modèle de la réserve suisse de l'Engadine fondée quatre ans plus tôt. Il s'agissait de défendre la montagne contre l'envahissement des pâturages, qui entraînait érosion, déboisement et désordre torrentiel ; mais rapidement, les aspects scientifiques et pédagogiques du projet ont émergé. L'appel aux souscriptions était à peine lancé qu'éclatait la Première Guerre mondiale et le processus pour doter les parcs nationaux d'un statut officiel fut interrompu.
L'Administration des Eaux et Forêts ne renonça pas néanmoins aux mesures de protection déjà mises en œuvre et, sans base réglementaire, continua d'administrer les terrains domaniaux acquis et ceux loués dans l'idée de les laisser en libre évolution. Le parc de la Bérarde changea alors de dénomination à plusieurs reprises en étant officieusement assimilé à un parc national durant l'entre-deux-guerres : "Parc national de l'Oisans", puis suite à son extension à 13 000 hectares, "Parc national du Pelvoux" en 1923. Le parc perd néanmoins cette qualification de "parc national" en 1962 et devient un parc domanial, "domaine privé de l'État soumis au régime forestier". C'est finalement le 27 mars 1973 que le Parc National des Écrins est créé par décret du Premier Ministre.
C'était il y a juste 50 ans ! Nous quittons le vallon de la Selle, alpage communal de Vallouise se répartissant en plusieurs quartiers où paissent ovins, bovins et équins; chaque groupe en fonction de la pousse de l'herbe ne se mélangeant peu ou pas.
Le soleil commence à franchir les sommets et à nous éclairer. La montée se poursuit désormais dans un vallon orienté plein sud. Nous montons en rive gauche de la Saume. Un beau troupeau de vaches, veaux et son taureau descend. Ils franchiront le ruisseau de Chanteloube au moment où Ann et Gérard cherchent aussi à le passer. Remontée un peu trop en amont, je verrai Ann redescendre pour trouver le passage. Après quelques sinuosités entre les rochers, nous gagnons un large pâturage suspendu, judicieusement appelé "Champ Rond". À la limite de l'ombre portée des sommets, quelques mares d'altitude reflètent les crêtes environnantes, les Pointes de Chanteloube et des Bouchiers. Dernières touffes d'herbe, quelques murets soutiennent le sentier. Ce sont des vestiges d'un chemin que l'armée s'employait autrefois à maintenir entre Vallouise et Champoléon. Mais ce sentier était aussi, à l'époque, emprunté par les éleveurs de Champoléon qui amenaient leurs bêtes à la foire aux tardons de Vallouise, le 4 octobre.
On vendait alors les agneaux de printemps élevés sous la mère puis en alpage et vendus à l'automne lors du "désamontagnage", c'est-à-dire la descente des troupeaux des alpages.
On franchit le ravin de la Saume. Les saxifrages faux-aïzon bordent le torrent, rares fleurs en cette fin de saison particulièrement sèche et chaude. On arrive enfin dans la phase terminale de l'ascension du col de l'Aup Martin. Une large pente détritique, d'abord striée d'une sente ascendante, se présente. Le col est un étonnant désert de schiste gris foncé, brillant, formant de fins feuillets parallèles. Particulièrement friable, cette roche rend l'accès au col glissant voire dangereux selon les conditions météorologiques et lui vaut sa mauvaise réputation.
Les pas doivent être assurés, mais le terrain est sec et accroche bien, sauf sur quelques passages de ravines d'écoulement. Dans sa partie sommitale, les zigzags du sentier sont confortés par des traverses de bois soutenus par de gros fers à béton. Elles assurent une légère retenue de terre afin de conserver un semblant de chemin.
Si depuis Champ Rond on voyait déjà le Pelvoux et quelques sommets des Écrins, du haut de nos 2761 mètres d'altitude, la vue sur le massif enneigé s'est élargie.
Au col, les feuillets de roche sont bien visibles et quelques veines de quartz apparaissent dans l'échancrure.
Vu du bas, la trace était plus impressionnante que ne fut son passage. Mais qu'il est bon que le terrain soit sans neige et sec et que le temps soit au beau. Il reste une petite traversée sous le Pic de la Cavale pour gagner le pas éponyme à 2735 m.
On y rejoint le GR54A, option de passage si le col de l'Aup Martin se révélait inaccessible. Nous y déjeunons en contrebas à l'abri du vent.
À 12h45, Ann et Gérard viendront prendre notre place, eux aussi, pour se restaurer.
Nous ferons une descente tranquille, car le refuge est à vue, 1000 mètres plus bas.
Naissant sous l'ensellure du Pas du Loup, le Drac de Champoléon s'épanche en une belle cascade. Le week-end dernier, le débit a dû être d'une rare violence, car la terre est mise à nu, les cailloux et rochers dégagés du lit principal et l'herbe est encore couchée sur une large bande. Plus bas, dans le vallon de Rougnoux, les moutons redescendent en une véritable file indienne. Ils s'arrêteront pour chômer sur le replat portant les ruines de la cabane éponyme. Je contourne le troupeau par la gauche, un chien de garde avec collier à clous vient donner de la voix, mais sans véritable agressivité. Stéphane est loin derrière, il descend doucement profitant de la montagne, du soleil et de l'agréable température. J'arrive à 14h40 au refuge du Pré de la Chaumette.
Douche payante et minutée, lessive et prise de notes occupent le milieu de l'après-midi. Vers 17h, Jean-Pierre, Laurent, Marc, alias les trois frères, Ann et Gérard et nous-mêmes, trinquons au plaisir de se retrouver, d'être ensemble et à cette belle journée. Les hommes sont à la "Dure à cuire", une bière locale. Ann après l'avoir goutée, préfèrera le Ricard.
Un groupe d'espagnols volubiles occupent un autre dortoir. Ils tournent leur GR54 en sens inverse. L'un d'eux cherche à se renseigner sur l'étape que nous venons de parcourir. La Cavale et l'Aup Martin l'inquiètent. Je le rassure sur l'absence de terres humides ou de neige pour la descente de l'Aup Martin. Il me raconte s'être fait peur dimanche dernier, sous la neige et la pluie en descendant le col de la Muzelle.
Fini le temps où Yves Ailloud et son épouse Viviane accueillaient le randonneur. Nous les avions rencontrés avec Jacky lors d'une étape sur le tour du Vieux Chaillol en 2015. Il nous avait expliqué qu'il avait commencé comme gardien à l'ancienne cabane pastorale située légèrement plus bas, puis ici même après la construction du refuge en 1979... (et jusqu'en 2018).
L'équipe que je découvre est jeune, sympathique, accueillante, dynamique. Un esprit un peu moins rigoriste flotte sur le refuge. À tel point que ce soir, et c'est loin d'être une première, un concert est donné. Débuté par une "mise en bouche" à l'heure de l'apéro, Michel Tardieu chanteur et guitariste professionnel, assurera une belle prestation à l'issue du repas conclu par un génépi offert par l'équipe hôtelière.
Nos cinq compères profiteront de leur dernière soirée en commun pour danser au son d'un répertoire de chansons arrangées aux sonorités de rock, de blues et de pop.
Vendredi 1er septembre 2023 8h45, 24,3 km, D+ 1609 m, D- 981 m