Durant cette étape du Tour des Écrins et de l'Oisans, Philippe et Stéphane rencontrent des obstacles tels que des passerelles détruites et des éboulements récents. Malgré cela, ils profitent des paysages magnifiques et des rencontres avec la faune locale, tout en découvrant l'histoire des refuges et des villages traversés.
Dimanche 3 septembre 2023 Refuge de Chabournéou - Refuge des Souffles 7h30 - 15h05 soit 7h35 de trajet pour 22,5 km, D+ 955m, D- 1013m Temps du topoguide donné pour 7h30
Dortoir de 12 personnes, cette nuit, mais calme et la fenêtre entre-ouverte pour n'avoir ni chaud ni froid. Nous avons eu la chance de n'être que deux au niveau inférieur de notre bat-flanc. On a pu s'étaler et mettre nos paniers entre nos matelas. Car ici, le refuge est minuscule et les sacs à dos restent dehors sous une tente couvrant la terrasse arrière du refuge. L'idée est bonne, mais lorsqu'on voyage au long cours, rares sont les affaires emportées inutiles et devant rester dans le sac !
On quitte le refuge à 7h30. Une descente en lacets nous fait plonger vers le confluent des torrents du Sirac et de Chabournéou. Un chevreuil, au miroir en forme de haricot, lève la tête et nous repère. En fin de période de rut, ce brocard est encore accompagné d'une femelle. Cette dernière prend peur et remonte en jolis bonds le vallon, son compagnon porteur de bois suivra de près. Avec une fécondation en juillet-août et une gestation proprement dite d'environ 130 jours, la chevrette devrait mettre bas en plein cœur de l'hiver. Or les faons ne naissent qu'en mai-juin. L'ovule fécondé se développe pendant une quinzaine de jours, puis l'embryon connaîtra une pause de quatre à cinq mois et reprendra son développement qu'en décembre-janvier pour être à terme dans une période favorable.
La passerelle de Chabournéou-bas a bien sûr sauté. Lorsqu'on voit les sables, terres et cailloux occupant la partie basse du cône de déjection, on imagine la largeur du flux des eaux descendant de la montagne. Le chemin suit, en rive droite, la Séveraisse. Sur la rive opposée, on voit le GR54 descendre directement de Vallonpierre. Nous passons la bergerie (cabane de Surette) et poursuivons notre longue descente. Nous retrouvons le GR, dévié, car les passerelles franchissant le torrent du Pis Baumette et la Séveraisse ont été emportées. Le passage du premier reste possible sur notre sentier.
Je reste impressionné par le niveau atteint lors de la crue. Les arbres bordant le torrent sont non seulement complètement effeuillés mais les troncs et branches ont été mis à nu par les cailloux et sables charriés ; toute l'écorce est partie !
À la jonction avec le sentier du Ministre, on descend vers le Clot. Point d'agent supérieur du pouvoir exécutif ou de membre du gouvernement sur le terrain. On appelait ainsi les ânes (eh oui !), car ces animaux précieux étaient choyés et traités comme tels. C'est ce sentier, bien adapté aux équins, qu'on prit les trois frères pour rejoindre le Gioberney hier après midi.
Un joli chemin bordé de murets rejoint l'ancien hameau du Clot détruit en septembre 1928 par une crue provoquée par seize heures de pluie continue. En juin 1934, les dernières maisons restantes, encore couvertes de chaume, partirent en flammes.
Surprise ! La Séveraisse est large et la passerelle complètement détruite. La partie restante est remplie de galets et de cailloux jusqu'à la hauteur des garde-corps. Pas question de sauter de pierre en pierre ici. On se déchausse, on enlève les chaussettes, les lacets sont noués entre eux et les chaussures mises autour du cou. Bâtons en mains, je franchis en premier la rivière. L'eau est fraîche et monte jusqu'à mi-mollet en passant à l'endroit le plus large. Il reste à faire un grand pas pour franchir la veine d'eau la plus profonde. Bien sûr Stéphane aura droit aux photos et même à une petite vidéo. Un petit quart d'heure inattendu !
On retrouve le GR54, sur la rive opposée, qui alterne désormais entre le lit majeur du torrent et le flanc de la montagne. La ripisylve est d'ailleurs envahie de sable et de cailloux.
Le refuge Xavier Blanc a, lui aussi, dû voir l'eau de près. Le pied du terre-plein du bâtiment porte les signes du passage de la crue avec l'herbe couchée parsemée de petits cailloux. Cette vieille, mais coquette maison est l'ancêtre des refuges du haut Valgaudemar. Situé à la faible altitude de 1397 m, il est construit sous la route menant au Gioberney... tout simplement car il était là avant elle. Il y a plus d'un siècle (1898), il était l'unique base de départ de toutes les courses dans le massif. Son histoire est singulière. Il y avait autrefois, dans ce secteur, une activité minière importante en raison de la richesse du sous-sol en cuivre et plomb argentifère. Une compagnie franco-anglaise, "The Valgaudemar Mining Company" acquit la concession au XIXème siècle.
Quand l'exploitation prit fin, restait le bâtiment simple et robuste qui hébergeait les mineurs de galène. Le CAF (Club Alpin Français) l'acheta et lui donna le nom Xavier Blanc, lors de son inauguration le 14 août 1898, en reconnaissance envers ce sénateur des Hautes-Alpes et alpiniste qui fut l'un des membres fondateur du CAF.
Ah oui ! La route, elle, fût tracée en 1963 et terminée en 1964 début 1965...près de 70 ans plus tard.
Sous les frondaisons des bouleaux, alisiers et frênes nous descendons la vallée et atteignons, un quart d'heure plus tard, le Rif du Sap.
Je retrouve le hameau aux jolies maisons fort bien restaurées. J'y étais passé avec Jacky en 2015, en descendant du refuge du Pigeonnier. Suite à la destruction et l'abandon de hameau du Clot, c'est désormais le village le plus reculé du Valgaudemar. Il n'est plus habité que durant l'été. Il fait dire qu'en hiver, pendant une centaine de jours, le hameau est à l'ombre ; le relief cachant le soleil. Et... que la route qui le dessert est fermée en général de début novembre à la fin avril. Situé à 1400 m, ce n'est pas son altitude qui impose cette fermeture, mais sa situation au pied d'immenses pentes. Le Rif du Sap fut d'ailleurs partiellement enseveli sous une avalanche en 1950 et les habitants permanents furent alors sauvés en tirant des coups de feu par la cheminée pour signaler leur présence !
Nous poursuivons notre descente. En amont du pont du Bourg, un grand flanc de montagne est descendu dans la vallée. D'énormes blocs rocheux, de la taille d'une voiture, voire plus, parsèment les bois de bouleaux en contrebas. L'éboulement s'est produit les 2 et 3 janvier 2023. La route fut bien sûr endommagée, mais c'est surtout qu'il fallut attendre la fin de l'hiver et la fonte des neiges pour débuter les travaux du purge des parois. Tout accès piétonnier fut interdit. Un coup dur pour les refuges de Gioberney et Xavier Blanc qui avaient prévu leur ravitaillement pour une activité de ski de printemps. Le GR54 ne rouvrit que le 6 juin et la route le 1er juillet. J'avais bien sûr suivi l'évolution des arrêtés, prévenu au départ par Brigitte, une amie alsacienne, qui, à la lecture de mon projet de Tour des Écrins, m'avait relayé l'information dès le printemps.
Au Bourg, 1168 m, le GR change de rive. Les azurés butinent les épilobes. Quelques vieilles maisons se serrent autour d'une petite chapelle. Le sentier prend un peu de hauteur au passage d'un vieux pierrier. Les arbres ont colonisé les lieux et les portions encore non boisées sont envahies par les jolis plumets des calamagrostides argentés. Un bel effet lorsque leurs inflorescences accrochent le soleil.
À 11h00, nous sommes à la Chapelle en Valgaudemar. De belles et vertes prairies précèdent le village. Je retrouve les vestiges de petits canaux d'irrigation destinés à l'arrosage des champs et à la pousse du foin.
C'est avec un plaisir non feint que je revois ce lieu de séjour et ses tounes typiques. Ce sont des voûtes couvrant un porche abritant le plus souvent l'entrée de la maison et de l'étable avec entre les deux, un escalier qui conduit à la grange.
Stéphane achètera quelques tourtons de pomme de terre et chèvre pour améliorer le pique-nique de midi. Il s'arrêtera aussi à l'épicerie face au camping pour y prendre un morceau de fromage. Je repasse devant l'hôtel restaurant du Mont d'Olan, souvenir de deux excellents repas. On y avait mangé d'étonnantes ravioles (des quenelles de pomme de terre avec miel et confiture de framboise) puis des oreilles d'ânes (un gratiné au Beaufort avec crêpes et épinards) et un soufflé glacé aux framboises... un grand moment ! Ann et Gérard y font étape ce soir, ils ne devraient pas être déçus !
À la sortie du village, quelle n'est pas ma surprise de retrouver les trois frères Billy. Une petite erreur d'orientation leur a fait rater l'accès au refuge de l'Olan où ils dorment ce soir... 1300 mètres plus haut. En boutade, Marc me demande si le week-end s'est bien passé. Il est vrai que nous ne nous sommes pas côtoyés depuis hier midi et que nous ne nous retrouverons que demain soir.
En passant ce matin au refuge Xavier Blanc, j'avais eu une pensée pour eux. Savaient-ils que le premier président de C.A.F. portait, excepté la particule, le même patronyme qu'eux ? Pour la petite histoire, la création du C.A.F. eut lieu le 2 avril 1874. Un président est nommé, Henri de Billy. Sa présidence durera 2 jours : il meurt dans un accident de chemin de fer le 4 avril. Le 6 avril, Ernest Cézanne, ingénieur, alpiniste et député des Hautes-Alpes est porté à la présidence. Il décède deux ans plus tard à l'âge de 46 ans. Jamais deux sans trois... le troisième président n'est autre qu'Alphonse Joanne, directeur de la collection des guides de voyages (publiée par Louis Hachette) qui prendront son nom vers 1860, avant de devenir les célèbres Guides Bleus. Alphonse Joanne sera président de 1876 à 1879 et démissionnera pour raison de santé. Il décèdera le 1er mars 1881... Xavier Blanc vivra jusqu'à l'âge de 78 ans, lui !
Nous déjeunons au bord de l'eau, au frais, sous les arbres. La Séveraisse est une belle rivière aux eaux bleutées. En repartant, je blague Stéphane à la vue d'un bouquet d'arbres, dessouché par la crue, couché en travers de l'onde et dont un des troncs porte la marque du GR... "On traverse" ?
Il nous reste moins d'une heure pour atteindre Villar-Loubière. On croise la route au hameau des Andrieux, lieu de galéjade haut-alpine. Ce site est lui aussi privé de soleil, une centaine de jours, de novembre à février. Le soleil ne réapparaît que le 10 février... comme le veut la coutume des "omelettes solaires". Dans la première édition de son ouvrage "Histoire, topographie, antiquités, usages, dialectes des Hautes-Alpes" publié en 1820, Charles-François baron de Ladoucette, préfet des Hautes-Alpes de 1802 à 1809, décrit une cérémonie liée au culte du soleil, "l'omelette des Andrieux", d'après laquelle, les Andrevins, le 10 février, faisaient frire une omelette bien ronde et bien dorée comme l'astre du jour. Ils allaient ensuite en cortège au pont sur la Séveraisse fêter le retour du soleil. Mais cette fête solaire n'est que pure invention de la part d'un certain Maigre, percepteur de Saint Firmin (et/ou secrétaire général de la préfecture des Hautes-Alpes de l'époque) qui, désireux de se faire bien voir du préfet très amateur de folklore, s'empressa de lui faire plaisir en lui contant cette fable. Nous passons le pont et empruntons la route juste avant notre arrivée à Villar-Loubière.
Je guide Stéphane dans les ruelles du village pour aller au moulin. Bâti en 1838, à une époque où la vitalité démographique était à son apogée, il fonctionne à la force hydraulique d'un canal provenant du torrent du Villar. Il servait à broyer les grains de seigle, blé, orge, avoine (farine), les noix, les noisettes écalées à la veillée et le colza (huile). Au sous-sol, les axes verticaux de trois roues horizontales traversent le plancher et font tourner directement deux meules à farine (une pour l'alimentation animale) et un broyeur à noix. Un faible débit d'eau suffisait, régularisé par le passage dans un réservoir de quelques mètres cubes. Il fonctionna normalement jusqu'en 1936, puis de nouveau de 1942 à 1948. Les derniers tours de roues eurent lieu entre 1950 et 1958. La chance nous sourit car le moulin est ouvert et présente le matériel utilisé. On y retrouve bien les 3 meules. Le cuvier en granit de la meule à huile verticale porte la date de 1838. La potence de levage des meules à farine est aussi présente et un quatrième axe permettait d'actionner le blutoir, tamisant les céréales broyées.
Un joli toit de chaume refait en 2000 couvre ce beau bâtiment, seul rescapé des 23 moulins présents au XIXème siècle dans la vallée.
À 13h15, nous attaquons la montée pour le refuge des Souffles et ses 940 mètres de dénivelé. Nous mettrons 1h50 pour un temps donné de 2h30. 510 mètres de dénivelé à l'heure, malgré la chaleur. Belle forme après 6 jours ! Il est vrai que le sac à dos s'allège. Il ne reste que 4 jours de vivres sur les 11 emportés. Dès les premiers lacets, lézards et oedipodes aux ailes rouges nous filent devant les pieds.
Le sentier traverse un adret sec et chaud qui, débarrassé de sa forêt au Moyen-âge, s'est transformé en pâturage pour chèvres et moutons. Ces coupes répondaient aux besoins impératifs d'une population montagnarde qui du XVIème au XIXème siècle, était dix fois plus importante qu'aujourd'hui. Désormais la friche gagne du terrain. Nous passerons d'une végétation héliophile à une strate plus fraiche vers 1600 mètres d'altitude. Les genévriers sabine, cades et autres argousiers laissent peu à peu place aux hêtres. Eux furent privilégiés parce qu'ils produisaient un excellent bois de chauffage et, à une époque plus lointaine, du charbon de bois pour la métallurgie artisanale. Leurs feuilles caduques servaient, elles, de litière tant pour les bêtes que pour les matelas des hommes. Et des feuilles, il y en a au sol. On se croirait en automne. Arbres de versant frais, on remarque qu'ils ont souffert de cet été sec et caniculaire.
La vue sur les Arraches, cette zone d'érosion qui laisse apparaître des ravins de schiste, occupe une première partie d'ascension.
Nous franchissons le torrent du Lautier qui cascade sous une large passerelle. En fin de montée, nous doublons un groupe néerlandophone. L'un de leurs membres a un coup de chaud et se repose à l'ombre, le guide à ses côtés. Les autres patientent quelques dizaines de mètres plus haut.
À 15h05, nous sommes au refuge des Souffles, un bel environnement de mélézin, de landes à myrtilles et rhododendrons, dans une sorte de cirque où les sommets dépassent les 3.000 mètres.
Jean-Claude Armand y est toujours présent mais assisté de deux dames. L'homme parait fatigué par rapport à 2015.
Nous suivons la routine de l'arrivée : douche aux sanitaires (la solaire ne fonctionne pas), lessive, mise à jour du sac avec recharge alimentaire et eau. Puis ce sera une longue pause en terrasse ensoleillée. Le groupe, des Belges flamands, est accompagné en plus de son guide, d'un ornithologue. Nous aurons la chance, outre de voir les vautours fauves assez communs ici, d'observer deux circaètes Jean-le-Blanc dont un avec un serpent dans le bec. Un aigle passera à notre aplomb et se fera houspiller par un petit faucon crécerelle. Vers 18h00, c'est le KrokKrok caractéristique du grand corbeau qui nous fera lever le nez. Jean-Claude offrira à ses hôtes en fin d'après-midi un thé à la menthe. Ce soir, le repas est à 19h16 (oui 16) selon les consignes de la gardienne confirmées avec humour par Jean-Claude.
Dimanche 3 septembre 2023 7h30, 22,5 km, D+ 955 m, D- 1013 m