Alta Via 1 : Refuge Alpenzu Grande - Refuge Ferraro

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D'un paradis de pierre et de bois à l'autre, ainsi pourrait s'intituler cette étape de 6 heures de marche. Après l'émerveillement architectural du village de Cunéaz, c'est la nature elle même qui apporte à nos marcheurs des paysages aussi variés qu'uniques. C'est une jolie parabole dans le temps entre l'ouvrage humain de pierre et de bois et l'œuvre de pierre et de bois de la nature.



Dimanche 28 Août 2016
Refuge Alpenzü Grande - refuge Ferraro
7h35 - 14h30 soit 5h55 de "marche" (5h45 selon le topo) et 1345 m de dénivelé+.

Voyez ici pour le Road Book Refuge Ferraro

Le top !
Même le petit déjeuner est copieux. On cherche des reproches ... Introuvables !
Nous réitérons nos félicitations à la patronne et verserai personnellement un pourboire aux serveuses. C'est à 6h35 ce matin que nous avons entendu la chambre d'à côté s'animer. On aura notre petit déjeuner dominical à 7h00 puisque la chambre contiguë est occupée par les serveuses.
Ce matin c'est d'emblée 1000 mètres de dénivelé ascensionnel pour le col Pinter. La première demi-heure se fera à l'ombre et sous le regard du Mont Rose. Apparemment il n'y a pas de sommet défini pour celui-ci mais c'est le massif sommital qui porte ce nom. C'est ce que nous dit un jeune couple portant chacun le tee-shirt du Tor des Géants. Ils montent derrière nous tranquillement. Jacky les verra de temps en temps stopper et prendre des notes. La course a lieu dans deux semaines. Formant une frontière naturelle avec la Suisse, le massif du Mont Rose s'étend du Col du Théodule (à l'ouest) au passo di Monte Moro (à l'est). Il comprend plusieurs sommets de plus de 4000 mètres d'altitude : le Breithorn (4165m), le Polluce (4092 m), le Castor (4228 m) et les Lyskamm Est et Ouest (4527 m et 4480 m).


Sur le versant opposé, les granges d'alpage sont déjà au soleil. Trois petits groupes de maisons s'éparpillent sur une même courbe de niveau sous les contreforts du Mont Pinter. Si Obro-Montil est sur une verte terrasse au dessus du canyon du torrent de Montil, Weng est une bâtisse semi-troglodytique. Elle est collée à la paroi d'une petite falaise, ainsi protégée en cas d'avalanches.

Le vallon s'élargit et les bâtiments d'alpage, nombreux mais vides, se succèdent : Ondro-Loage, Obro-Loage, Pinter ... Un coureur nous double, un second, nous sommes dimanche. Désormais, le sentier côtoie l'amont de la gorge creusée par le torrent. Par un dernier couloir détritique, bien plus raide que le reste de l'ascension, nous accédons au col Pinter. Sans forcer nous avons mis 2h15, pour un temps donné de 2h45.


Plusieurs personnes sont déjà là ! Nous comprenons rapidement. La télécabine de Champoluc monte les promeneurs jusqu'à 2416 m. et par un sentier en balcon, ils n'ont plus qu'à faire les 300 derniers mètres de dénivelé de ce versant occidental du col. La vue sur le Val d'Ayas est dégagée et le regard porte jusqu'au massif du Mont Blanc à l'ouest.

Nous descendons hors sentier, bien que quelques traces existent, vers les lacs de Pinter; détour déjà entrevu lors de la préparation du voyage. Jacky chute sans gravité au passage d'une "marche" rocheuse : un peu de vernis en moins, mais rien de pénalisant !


Le tour du premier lac nous enchante. Toute la rive orientale est colonisée par les linaigrettes. Leurs toupets cotonneux offrent un magnifique premier plan. Aussi c'est à genou, en prenant garde de ne pas les écraser, que je multiplierai les prises de vue, certains angles laissant même entrevoir la pointe du Cervin et son reflet.

Traversant l'exutoire du premier lac nous ferons son tour complet, délaissant le second lac bien plus sombre. Non seulement sa couleur est très foncée mais ses rives ne sont que cailloux, rochers, éboulis. Cette visite matinale, sans presque personne à cette heure ci, restera un moment fort de la journée.
A part un trailer, seul le couple nous ayant suivi toute l'ascension du col Pinter viendra "troubler" cette quiétude matinale. Une situation idéale pour mes photos.


A 10h25 nous reprenons notre tracé numéro 1. C'est par un raide couloir, équipé sur quelques mètres de main courante, que nous descendons vers la Combe de Cunéaz. Quelques personnes, en groupe d'amis, en couple montent quand même les 1200 mètres de dénivelé en partant du fond de la vallée à Champoluc. Il est vrai que les lacs en contrebas du col forment un excellent lieu de pique-nique dominical. Quelques derniers lacets serrés nous amènent à Pian Gony où paissent les vaches.

Les premiers mélèzes apparaissent, par trois fois un casse-noix moucheté s'envole à notre approche.
Une longue traversée descendante quasi déserte nous mène à Cunéaz. Il est 11h40 lorsque nous entrons dans le village. Situé à 2032 mètres d'altitude ce fut l'une des agglomérations les plus hautes en altitude à être habitée à l'année. Quelques édifices communautaires comme l'école, le four à pain, des greniers le confirment. Un recensement de la fin du 18ème siècle indiquait 76 personnes résidentes. En 1963 le dernier habitant permanent quitta le village, mais de nombreuses familles y résident durant les vacances.




Une restauration minutieuse s'affiche sur le chemin traversant le village. Les maisons de pierre aux longs balcons typiques sont surmontées de raccards (ou rascards) de bois. En langue walser, on les nomme ici städel. Sur la placette le vieux four à pain a été restauré. C'est le dernier des quatre qui existaient à l'apogée de Cunéaz. Il y avait d'ailleurs aussi quatre moulins destinés à moudre le seigle et l'orge.

Si un raccard date du 15éme siècle, la plupart reconstruits datent du 18ème (à part celui de 1677, on lit comme dates 1778, 1768, 1717). Cette architecture traditionnelle walser présente un modèle adapté dans l'ensemble du Val d'Ayas, avec une aire de battage centrale et quatre gerbiers latéraux. Souvent raccard et grenier se confondent. Mais architecturalement parlant, on les distingue.

Le raccard a une aire centrale où l'on travaille le "blé". Autour de celle-ci chaque propriétaire a un ou plusieurs boxes délimités par des cloisons sommaires. Le grenier n'a pas d'aire centrale. Il est constitué par étage, de deux locaux bien distincts et bien séparés, fermant chacun par une porte donnant sur les galeries d'accès placées à l'extérieur.
Si on voit une construction sur pilets et palets comportant plusieurs portes en façade, c'est un grenier où chaque propriétaire y remise ses biens. A contrario, une construction sur pilets et palets comportant une seule grande porte au centre de la façade, c'est un raccard. On y entrepose foin et paille et y bat les céréales.


Ces grands bâtiments sont édifiés en tronc de mélèzes équarris à la hache, empilés et croisés aux angles. Ils sont posés sur un soubassement en maçonnerie composé, au rez-de-chaussée d'une étable, habitée en hiver, et d'une cave. A l'étage une salle de séjour chauffée par un poêle donnait sur la cuisine avec une grande cheminée. Les conduits de cheminée passent à l'extérieur des parois en bois de la structure supérieure qui contenait toutes les réserves alimentaires permettant au bétail et à la famille d'affronter les longs mois d'hiver.

Les greniers sont posés sur des pièces de bois verticales ou "pilets". Chaque pilet est surmonté d'un disque en pierre ou "palet" empêchant les souris et autres rongeurs d'entrer dans les réserves.
Posé sur ses palets et pilets le raccard surplombe la partie maçonnée de la maison.



La chapelle Saint Laurent (San Lorenzo) avec son petit clocher à bulbe date du 17ème siècle. Elle abritait une coupe d'argent datant du 15ème siècle. Celle ci avait été donnée par une habitante ayant épousé un français. Ayant trouvé l'objet précieux dans les ruines d'une structure ecclésiastique dévastée par la fureur anticléricale durant la Révolution, elle le ramena dévotement dans son pays natal.

Je quitte à regret ce havre d'architecture témoignant de la capacité instinctive des bâtisseurs d'autrefois de concilier les exigences de l'homme et celles de la nature : pierres provenant de la carrière la plus proche, poutres et planches de mélèzes, lauzes. La cohérence d'autrefois n'était pas voulue, elle était le fruit d'habitudes séculaires et de l'impossibilité économique de se procurer des matériaux différents.




Dernier regard à la chapelle, nous traversons les pâturages, côtoyant un petit canal d'irrigation. Je descends voir le hameau de Frantzé tandis que Jacky file, en courbe de niveau, à Crest, que je rejoins, ma visite faite, après une courte côte. Ces deux villages sont aussi typiques et jolis que Cunéaz. Un instant dans la ruelle de Crest j'ai l'impression de retrouver un peu le village de Saint-Véran en Queyras. Mais ici tous les toits sont couverts de lauzes, pas de mélèzes. Jacky boira son café sur le banc contigu à la chapelle Notre-Dame des Neiges proche des câbles de la télécabine.


Le monde des walser. Leur nom vient du gentilé walliser "valaisan". Au 11ème siècle quelques groupes de colons allemands s'établirent dans le Haut Valais (en Suisse) pour former ce qui allait devenir la communauté walser. Au cours des siècles suivants, poussés par la croissance démographique et le manque de ressources, ils commencèrent à se déplacer vers le sud, traversant les Alpes en passant par les hauts cols alpins, ce que favorisait à cette époque un climat doux. Au 13ème siècle, quelques pionniers s'installèrent dans la Valsesia et dans les vallées du Lys et d'Ayas empruntant probablement le col Théodule (3318 m) et le col du Lys (4255 m).
Les pionniers aménagèrent le territoire, puis de nouveaux colons arrivèrent et intégrèrent les "colonies". Les implantations walser étaient souvent établies en altitude dans des lieux habituellement non occupés par les populations locales, ce choix les obligeait à une économie pauvre, faite d'élevage et d'agriculture de subsistance. Les walser obtenaient les biens qu'ils ne réussissaient pas à produire par le commerce, activité à laquelle ils excellaient...tout comme celle de milicien, dit on.
L'expansion maximale de la population walser survint dans les années 1400 - 1500. Puis les modifications subséquentes du climat rendirent le passage des cols alpins plus difficile, les épidémies et l'intégration partielle des walser aux populations locales réduisirent leur poids démographique.


L'après-midi, malheureusement, sera ponctué par de larges pistes forestières destinées l'hiver au ski, de passages au pied des pistes et de câbles de remontées. Heureusement le hameau de Soussun fournit une agréable pause. Là aussi l'architecture walser est à l'honneur. Jacky m'offre un lemon-soda que nous buvons dans l'ancienne étable de ce raccard transformé en hôtel-restaurant. Le hameau date du 15ème siècle et possédait un four (derrière la chapelle), une fontaine, une chapelle et un moulin à eau, nous raconte le patron. Son rascard date lui de 1518. Tout en gardant la structure ancienne, il a fait exécuter de très gros travaux pour le transformer en une auberge dont les 6 chambres et salles de bains occupent le niveau supérieur.

De nouveau ce sera la piste poussiéreuse et la traversée des pistes de ski. Les télécabines fonctionnent et, en ce dimanche, les restaurants font le plein de promeneurs. Heureusement le dernier quart d'heure se fera sur un joli sentier, désert, mettant en valeur l'arrivée au village de Résy. Nous dormons au refuge Ferraro, dont la patronne Fausta Bo, 61 ans, est une alpiniste chevronnée avec de nombreux sommets à son actif. Népal, Bolivie, Argentine, Kilimandjaro, les photos des montagnes du monde décorent ce refuge un peu suranné et fouillis, mais fonctionnel et très propre. Elle nous attribue la chambre numéro 5 et la serveuse nous y conduit en nous distillant moult renseignements. Nous découvrirons que c'est une coureuse à pied de très bon niveau n'hésitant pas à recourir à la frontale pour son entrainement avant ou après son service. Nous avons ce soir une chambre à deux lits superposés pour nous deux. La porte fenêtre donne sur un balcon ; parfait pour le séchage du linge.


A l'arrivée le côté hétéroclite et fouillis de l'entrée nous laissa dubitatif. Il est vrai que nous arrivions d'Alpenzü. Nous n'avions pas encore mangé...
Le dîner sera pantagruélique : une grosse assiette de spaghettis à la sauce tomate, une épaisse soupe de légumes, de la dinde avec du chou-fleur, une assiette de différents fromages et une belle part de tarte au citron ! Ouahh !
Sur ma demande, le patron m'explique que les cinq fromages servis sont du Val d'Aoste. En fonction de l'alpage, à cause de l'ensoleillement ou à cause de la flore, l'alpagiste pourra ou non faire de la fontine. Tous seront élaborés après ablation de double crème, Un seul d'entre eux n'est écrémé qu'une fois. Bien sûr les affinages diffèrent. Il choisi lui même ses fromages et les achète à l'année aux producteurs. Il les laisse en cave ensuite, pour poursuivre leur maturation, avant consommation. De son propre aveu, il adore le fromage (ah bon !!!) et délaisserait bien la viande. En son temps, il faisait lui même ses tomes car il possédait un alpage. Stelio Frachey est un vrai passionné !


A suivre du Refuge Ferraro au Refuge Grand Tournalin





Article mis à jour par Philippe Chopin
le 08/02/2017
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Catégorie : Publication Randonnee


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